Henry Lange était le fils d'un homme d'affaires établi en région parisienne. Sa famille d'origine juive et alsacienne était établie à Neuilly depuis plusieurs générations. Il avait quitté le lycée Pasteur le jour de ses dix-sept ans pour s'engager en 1915. il avait l'habitude d'écrire souvent à sa soeur Hélène. Élevé dans une France encore divisée par l'affaire Dreyfus, Henry pensait qu'il avait une dette de bon Français envers le pays qu'il aimait. Il n'a cessé d'intervenir pour être toujours plus exposé. Il a été tué à la tête de sa section le 10 novembre 1918 à l'âge de vingt ans, le lendemain du jour où il écrivit cette lettre.

Dernière lettre à sa soeur :

9 septembre 1918

Mon Hélène Chérie,

Après quatre ans d'angoisse, mêlée d'espérance, tu vois enfin apparaître les signes avant-coureurs de la félicité que tu as si bien méritée. Et là-bas, à quelque mille mètres devant moi, sur ce chemin où passent peu de dames au milieu de la fumée des obus, se dessine l'aurore de la victoire. l'épreuve a été longue, mais nous en voyons la fin, sois heureuse, mon Hélène aimée.

Ta lettre m'est arrivée il y a plusieurs jours, qui me souhaitait beaucoup de satisfactions et de récompenses. Merci. Mes d'ores et déjà je me sens heureux d'avoir un peu un tout petit peu, contribué à la victoire ; mon rêve se réalise.

Hier soir, dans le quartier boche où, loin du front, nous nous reposons, mes hommes et moi, j'ai eu une bien grande joie ; mes poilus m'ont donné un "satisfecit" ; ils m'ont dit être contents de moi en termes profondément troublants qui - un peu plus- me laissaient venir les larmes aux yeux.Nous avons fait notre devoir ; mais j'ai été extrêmement circonspect, prudent, et j'ai la grande satisfaction de n'avoir pas de pertes, ou du moins si peu, si peu que cela compte à peine.

Maintenant je ne suis plus dans la bataille et je regrette ; quelles sensations sublimes j'ai éprouvées en parcourant ce sol français reconquis derrière les Boches en fuite !

Écris-moi de temps en temps : j'aime à te lire

Riquet

 

Lundi 11 novembre

Ma chère Maman

Ce matin, de bonne heure, les autos américaines et françaises qui défilent sur la route à cent mètres de notre installation arboraient des drapeaux.

Et à 11 heures, nous apprenions à la fois la signature de l'armistice, la fuite du vieux bandit et la révolution en Bochie. Et toutes les cloches des villages voisins sonnent de joyeux carillons, cependant que le canon a cessé de tonner et que le soleil (de la fête aussi) fête l'été de la Saint-Martin et la fin de la guerre.

Te dire notre joie à tous est impossible. Ma première pensée a été pour ceux que j'aime, pour toi, ma chère vieille Maman, qui va retrouver ton pays redevenu Français. J'ai jeté un regard sur les Vosges qui se profilent devant nous ; les deux versants en sont Français maintenant.

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Paroles de poilus Lettres et carnet du front 1914-1918

Jean-Pierre Guéno.

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