Extrait du livre "Chagrin d'école"

Apprendre par coeur ? A l'heure où la mémoire se compte en gigas !

Tout cela est vrai, mais l'essentiel est ailleurs.

En apprenant par coeur, je ne supplée à rien, j'ajoute à tout.

Le coeur, ici est celui de la langue, tout est là.

Boire la tasse et en redemander.

En faisant apprendre tant de texte à mes élèves, de la sixième à la terminale (un par semaine ouvrable et chacun d'eux à réciter tous les jours de l'année), je les précipitais tout vifs dans le grand flot de la langue, celui qui remonte des siècles pour venir battre notre porte et traverser notre maison. Bien sûr qu'ils regimbaient, les premières fois ! ils imaginaient l'eau trop froide, trop profonde, le courant trop fort, leur constitution trop faible. Légitime ! ils s'offraient des trouilles de plongeoir :

-J'y arriverai jamais.

-J'ai pas de mémoire. (Me sortir cet argument, à moi un amnésique de naissance !)

-C'est beaucoup trop long !

-C'est trop difficile ! (A moi, l'ancien crétin de service !)

-Et puis les vers c'est pas comme on parle aujourd'hui ! (Ah Ah Ah ! )

-Ce sera noté m'sieur ? (Et comment !)

Sans compter les protestations de la maturité bafouée :

-Apprendre par coeur ? On est plus des bébés !

-Je ne suis pas un perroquet !

Ils jouaient leur va-tout, c'était de bonne guerre. Et puis, ils disaient ce genre de chose, parce qu'ils les entendaient dire. Leurs parents eux-mêmes, parfois,des parents ô combien évolués : "Comment, monsieur Pennacchioni, vous leur faites apprendre des textes par coeur ? Mais mon fils n'est plus un enfant ! " Votre fils, chère madame, n'en finira jamais d'être un enfant de la langue, et vous-même un tout petit bébé, et moi un marmot ridicule, et tous autant que nous sommes menu fretin charrié par le grand fleuve jailli de la source orale des lettres, et votre fils aimera savoir en quelle langue il nage, ce qui le porte, le désaltère et le nourrit, et se faire lui-même porteur de cette beauté, et avec quelle fierté !, il va adorer ça faites-lui confiance, le goût de ces mots dans sa bouche, les fusées éclairantes de ces pensées dans sa tête, et découvrir les capacités prodigieuses de sa mémoire, son infiie souplesse, cette caisse de résonance, ce volume inouï ou faire chanter les plus belles phrases, sonner les idées les plus claires, il va en raffoler de cette natation sublinguistique lorsque qu'il aura découvert la grotte insatiable de sa mémoire, il adorera plonger dans la langue, y pêcher les textes en profondeur, et tout au long de sa vie les savoir là, constitutifs de son être, pouvoir se les réciter à l'improviste, se les dire à lui-même pour la saveur des mots. Porteur d'une tradition écrite grâce à lui devenu orale il ira peut être même jusqu'à les dire à quelqu'un d'autre, pour le partage, pour les jeux de séduction ou pour faire le cuistre, c'est un risque à courir. Ce faisant il renouera avec ces temps d'avant l'écriture où la survie de la pensée dépendait de notre seule voix. Si vous me parlez régression, je vous répondrai retrouvailles ! Le savoir est d'abord charnel. Ce sont nos oreilles et nos yeux qui captent, notre bouche qui le transmet. Certes il nous vient des livres, mais les livres sortent de nous. Ça fait du bruit, une pensée, et le goût de lire est un héritage du besoin de dire.

Ah ! un dernier mot. Ne vous inquiétez pas chère madame (pourrais-je ajouter aujourd'hui à cette maman qui, de génération en génération, ne change pas ), toute cette beauté dans la tête de vos enfants, ce n'est pas ce qui va les empêcher de chatter phonétique avec leurs petits copains sur la toile, ni d'envoyer ces sms qui vous feront pousser des cris d'orfraie : " Mon Dieu, quelle orthographe ! Comment s'expriment les jeunes d'aujourd'hui ! Mais que fait l'École? "Rassurez-vous, en faisant travailler vos enfants, nous n'entamerons pas votre capital d'inquiétude maternelle.

Chagrin d'école.

Daniel Pennac

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